Des horizons communs : poétique et politique des utopies dans la science-fiction française contemporaine
Thèse dirigée par Irène Langlet (Université Gustave Eiffel) et Jean-François Hamel (Université du Québec à Montréal) depuis septembre 2024
Ce travail s’intéresse à l’interrelation entre poétique et politique s’opérant dans les imaginaires utopiques de la science-fiction française contemporaine. Ces derniers signent un moment dans le genre de la SF, celui d’une multiplication d’utopies littéraires « de gauche », soit des récits alliant critique du capitalisme et déploiement de « bons lieux » où la notion de « communs » est centrale. Autrement dit, c’est par un réagencement des pratiques de mise en commun, des biens communs et de la communauté que des utopies sont figurées. Par leur inscription au sein du genre de la science-fiction, ces œuvres entretiennent un rapport de forces avec cette culture du futur traditionnellement techno-optimiste, et dont la production dominante s’est historiquement construite autour d’un imaginaire utopique néolibéral et plus largement capitaliste (Winter, 2016). Il s’agit en ce sens de déterminer si les imaginaires des communs constituent le produit d’une hybridité renouvelée entre science-fiction et utopie, reconfiguration qui affecterait chacun des deux genres dans leur économie propre. Afin de cerner ce moment de la science-fiction utopique française, nous nous appuierons sur un corpus d’« utopies des communs » parues en France à partir des années 2010 et jusqu’à 2025, période marquée par une multiplication de luttes contre les dynamiques de privatisation (zad, Gilets jaunes, Nuit Debout, etc.). Les romans Bâtir aussi (2018) des Ateliers de l’Antémonde, Eutopia (2022) de Camille Leboulanger, Visite (2023) de Li-Cam et Les Mains vides (2025) d’Elio Possoz composent, entre autres, ce corpus.
Plus largement, depuis les années 2010, la résurgence de l’utopie dépasse le champ de la littérature, puisqu’elle se trouve également remobilisée dans les sciences sociales (Wright, 2017). Sa remobilisation va de pair avec celle du « commun », dépassant les sphères de l’économie pour être appréhendé politiquement : loin d’une qualité qui serait intrinsèque à certains biens, le commun est alors « déréifié » dans ses théorisations contemporaines pour désigner avant tout une praxis, un processus de mise en commun actualisant sans cesse les contours de la communauté et des éléments considérés communs (Dardot et Laval, 2015). Il s’agira ainsi de déceler de quelle manière le commun se construit, s’institue, se négocie dans les fictions.
Les utopies des communs ont déjà été étudiées en contexte anglophone par Raphael Kabo (2020), mais non comme des récits science-fictionnels. Ce travail retrace alors l’émergence en France des utopies des communs depuis le genre de la science-fiction et en y décelant les spécificités poétiques et politiques.
Pour ce faire, cette étude s’appuie sur les théories de la science-fiction (Saint-Gelais, 1999 ; Langlet, 2006 ; Bréan, 2012), de l’utopie (Levitas, 1990 ; Sargisson, 1996 ; Jameson, 2021 [2005] ; Moylan, 2014), tout en s’inscrivant dans la lignée des saisies politiques de la littérature (Rancière, 2007 ; Hamel, 2014). Plus précisément, sont examinées les mises en récit des espaces utopiques, en regard aux modes de signifiance propres au genre de la science-fiction. La dimension politique qui sous-tend ce corpus réside selon nous dans les possibles déplacements des attentes génériques, que ce soit le rapport à l’extrapolation, à l’étrangéisation ou à la distanciation cognitive induits par les imaginaires des communs. Attentive aux (re)distributions des espaces et du commun, l’étude textuelle se distribue en quatre points : entre monde fictionnel et monde zéro, entre lecteur‧ice et texte, entre personnage et communauté ainsi qu’entre récit et culture générique. L’intrication des analyses formelles et idéologiques est une position méthodologique qui distingue ce travail des approches purement thématiques ou pragmatiques de la science-fiction. Caractériser les utopies des communs au sein de la science-fiction française contemporaine et renouveler les lectures politiques de la science-fiction constituent par conséquent les objectifs de recherche.
Références
Ateliers de l’Antémonde, Bâtir aussi, Paris : Cambourakis, coll. « Sorcières », 2018.
Bréan Simon, La science-fiction en France. Théorie et histoire d’une littérature, Paris : Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. « Lettres françaises », 2012.
Dardot Pierre et Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris : La Découverte, coll. « La Découverte-poche », 2015.
Hamel Jean-François, « Qu’est-ce qu’une politique de la littérature ? Éléments pour une histoire culturelle des théories de l’engagement », dans Laurence Côté-Fournier, Élyse Guay et Jean-François Hamel (dir.), Politiques de la littérature. Une traversée du XXe siècle français, Cahier Figura, Université du Québec à Montréal, vol. 35, 2014, p. 9-30.
Jameson Fredric, Archéologies du futur. Le désir nommé utopie et autres sciences-fictions, trad. Nicolas Vieillescazes, Paris : Les Prairies ordinaires, 2021.
Kabo Alexander Raphael, « Imagining the end of capitalism: utopia and the commons in contemporary literature », Thèse de doctorat, Birkbeck : University of London, 2020.
Langlet Irène, La science-fiction. Lecture et poétique d’un genre littéraire, Paris : Armand Colin, coll. « U. Lettres », 2006.
Leboulanger Camille, Eutopia, Rennes : Argyll, 2022.
Levitas Ruth, The Concept of Utopia, Syracuse : Syracuse University Press, coll. « Utopianism and communitarianism », 1990.
Li-Cam, Visite, Clamart, La Volte, 2023.
Moylan Tom, Demand the impossible. Science Fiction and the Utopian imagination, Bern : Peter Lang, coll. « Ralahine utopian studies », 2014.
Possoz Elio, Les Mains vides, Clamart : La Volte, coll. « Eutopia », 2025.
Rancière Jacques, Politique de la littérature, Paris : Galilée, coll. « Philosophie en effet », 2007.
Saint-Gelais Richard, L’empire du pseudo. Modernités de la science-fiction, Québec : Nota bene, coll. « Littératures », 1999.
Sargisson, Lucy, Contemporary feminist utopianism, London : Routledge, coll. « Women and politics », 1996.
Winter Jerome, Science Fiction, New Space Opera, and Neoliberal Globalism : Nostalgia for Infinity, Cardiff : University of Wales Press, coll. « New Dimensions in Science Fiction », 2016.
Wright Erik Olin, Utopies réelles, trad. Vincent Farnea et João Alexandre Peschanski, Paris : La Découverte, coll. « L’horizon des possibles », 2017.

